Édito 20/21

L’IMAGINAIRE À HAUTEUR D’HOMME

Dans La Croisière du Navigator de Buster Keaton, deux célibataires oisifs se retrouvent livrés à eux-mêmes sur un bateau à la dérive, toutes machines stoppées, et vidé des foules humaines qui le peuplent d’ordinaire.
Confinés dans l’antre de ce navire-métaphore d’un territoire vierge et hostile qui les dépasse, nos deux jeunes héros n’auront d’autre choix que de tenter de (sur)s’adapter face à cette situation inédite.
Étrange similitude avec le contexte actuel, qui aura vu un virus mettre à l’arrêt la marche du monde et faire tanguer les modèles qui dictent sa conduite. Mais à l’instar de ces personnages enfermés sur leur navire, gageons que nous pourrons nous saisir de cet événement pour réinventer profondément nos habitudes et offrir à notre époque le rebond nécessaire pour ne pas sombrer.

Ainsi, Keaton agit comme initiateur d’une démarche à suivre pour (sur)vivre, dans sa capacité à éprouver sa résistance face aux catastrophes et aux imbroglios que le monde induit. Certes, tout s’effondre chez lui, et dans ses films, il est d’usage que des maisons s’envolent, des trains s’écroulent, des bateaux prennent l’eau… Or, face à ces forces naturelles qui s’exercent, il n’a d’autre possibilité que de tenter de les esquiver, quitte à trébucher, se cogner, chuter, se relever et faire ainsi de ses maladresses et de ses tâtonnements les outils du (sur)saut pour retomber sur ses pieds.
Dans ce corps-à-corps qu’il livre avec les multiples mécanismes qui l’entourent, Keaton propose la résilience, grâce à son art du détournement et du contre-pied, en continuant, quoi qu’il en coûte, de jouer et de se jouer de tout. Car le rêve keatonien, comme le disait Deleuze, est de « prendre la plus grande machine du monde pour la faire marcher avec de tout petits éléments, la convertir ainsi à l’usage de chacun, en faire la chose de tout le monde ».
Keaton nous offre ce rêve et la leçon d’un homme simple, empêtré dans la complexité du monde, luttant pour renverser ces contraintes et s’en affranchir. En nous tendant ce miroir sur notre propre condition, précaire, fragile, Keaton nous met à hauteur d’homme.
Il nous invite à détourner le regard là où les perspectives de l’Histoire ne sont jamais tracées par avance, mais soumises à l’invention et à l’imaginaire de ceux et celles qui l’habitent : à l’endroit d’autres possibles, d’autres récits, d’autres images, d’autres relations qui échappent aux logiques dominantes.
J’ai à cœur de penser que les artistes et les spectacles présents tout au long de la saison seront traversés par cet imaginaire, cette invention, à même d’ouvrir sur de nouveaux agencements et faire que le monde redevienne un objet à la fois habitable et surtout désirable.
Désir de produire du sensible, aiguiser nos consciences, (sur)exciter nos émotions, ou tout simplement, comme chez ce maître du burlesque que fut Keaton, déclencher nos rires, afin que leurs éclats viennent ponctuer notre condition humaine. Un rire salutaire, qui soulage nos peurs, traverse notre humanité, nous confère en communauté vivante et joyeuse. Une communauté susceptible d’agir ensemble, pour reconfigurer les mécanismes qui (sur)régissent notre monde.

Mathieu Bauer